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Modéliser l'état d'esprit du combattant

Quiconque a eu la chance de voyager un peu a eu l'occasion de réaliser à quel point les différences interculturelles peuvent parfois prendre de gigantesques proportions. Si nous ajoutons au facteur géographique le facteur temporel, l'on réalise à quel point penser le présent avec une volonté d'autrefois est une chose difficile. Il demeure pourtant quasi obligatoire de réaliser dans quelles conditions de vie furent créées les techniques que nous pratiquons aujourd'hui si l'on désire dépasser un certain niveau dans nos disciplines. En effet, le cadre déterminant la pertinence de l'information, il est fortement recommandé dans l'étude des arts martiaux traditionnels de s'inspirer de la socio-culture du pays d'origine afin de mettre en perspective certains aspects technico-tactiques des arts que nous pratiquons. Si l'idée semble familière à chaque otaku féru de manga et de japanimation, séparer le bon grain historique de l'ivraie romancée n'est pas toujours chose aisée tant les mystifications abondent dans la plupart des arts dits faussement « traditionnels ».




Des mythes philosophiques d'un bushido postérieur de plusieurs siècles à la période Muromachi aux historiques russes trafiqués aux relents de propagande pro soviétique durant la guerre froide, l'accès à l'information n'est pas toujours chose aisée.



Si j'ai eu la chance d'étudier auprès de plusieurs professeurs érudits dans le domaine de l'histoire des cultures des disciplines que nous enseignons au C.M.A, un des points qui continue de me passionner reste l'étude des différences entre la psychologie d'un ninja durant la période Edo, d'un informaticien du 21e siècle pratiquant pour son propre plaisir et celle d'un garde du corps du Kremlin.

Un mouvement du corps en situation conflictuelle, c'est avant tout un état d'esprit. Celui-ci peut s’avérer conscient ou inconscient, orienté vers l'attaque, la préservation de soi, d'un tiers ou la défense d'un territoire, etc. Ce cahier des charges déterminera ensuite les principes globaux puis, en bout de chaîne, la forme que le corps prendra à un moment T. De ces moments T répétés naîtront petit à petit des savoir-faire, puis une transmission sous forme de style ou d'école. A ce sujet, je vous invite à découvrir cet excellent article de taoïste ambulant sur le forum kwoon (édit 2018: l'article en question a été archivé)



Au cours de mes recherches sur les différents facteurs constitutifs de l'état d'esprit du combattant, j’ai été amené à utiliser différents « outils » me permettant d'affiner mes modélisations, des plus scientifiques aux plus ésotériques. Tous apportèrent quelque chose même s’il m'est parfois arrivé de me demander ce que je faisais à essayer d'entrer en transe en me prenant pour je ne sais quel animal quadrupède qu'un dresseur de Pokémon aurait laissé échapper.

Néanmoins je réalisais rapidement que les différentes périodes pendant lesquelles je m’astreignais à des entraînements parfois poussés ne produisaient, de fait, pas les mêmes résultats sur mon psychisme.

Certains m’obligèrent parfois à m'allonger, voire à m'endormir d'épuisement en pleine forêt après avoir « lâché la bête » alors que d'autres me régénéraient de l’intérieur et me rendaient plus apte à aller dans le monde, à échanger et à partager avec autrui. Avec les années, je commençai enfin à synthétiser intuitivement les facteurs techniques, physiques, émotionnels et historiques, en particulier après mon premier voyage au Japon au cours duquel la vision directe de l'architecture locale me fit réaliser « dans le ventre » l'équivalent d'environ 4000 heures de pratique...

Les images se succédèrent par milliers durant quelques minutes et chaque choix tactique devenait une évidence compte tenu de la taille des portes, de leur disposition, de l'étonnante proximité entre les murs extérieurs des propriétés et ceux des maisons, des choix esthétiques très rares dans la vieille Europe. Il me fut ainsi possible de réaliser une sorte de rétrospective des changements de paradigmes dans l’esprit du guerrier qui correspond assez bien aux changements de civilisations que connut l'humanité.


Ainsi le rapport à l'autre diffère totalement dans le système Kung fu tsé d'Azagra par rapport au Ninjutsu, au Systéma militaire, au jujitsu brésilien ou au Systéma civil. Certains systèmes usent de méthodes hypnotiques chamaniques que l’apprenant doit apprendre à explorer puis à rejoindre sans se perdre totalement... Lors de la première venue du fondateur du K.F.M à Paris, j'avais ainsi été très intéressé par la façon dont ses élèves avancés entraient et ressortaient de transe.

D'autres systèmes privilégient davantage une forme d'attention focalisée « en cône » et un système d'infra-humanisation de l'opposant propice à lever certaines censures mentales... D'autres acceptent le jeu de la compétition et développent un état d'esprit fort similaire à la plupart des sports de compétition. Les derniers, enfin, usent davantage d'une attention plus diffuse, « en cercle », à la manière de l'aikido d' O sensei lorsqu'il déclarait : « Je suis l'univers ».


L(a ré)introduction de l'empathie au sein même d'un système martial sublime ainsi tout geste technique et se propose par là d’accéder à une transcendance de la notion de conflit comme l'incarne fort bien des personnes comme Mickael Ryakbo. A ce stade, la considération émotionnelle pour l'autre permet une pleine intégration dans la vie sociale et une canalisation intelligente de l'agressivité sans renoncer à son droit à la légitime défense. Elle permet, en outre, de conserver le lien avec autrui, et ce, même si les actions en cours doivent s’avérer porteuses d'un certain impact pour ne pas dire d'une certaine forme de violence perçue.


Si pratiquer les arts martiaux avec l'état d'esprit de nos ancêtres reste une expérience fascinante et porteuse d'une possibilité initiatique considérable dans nos sociétés ordonnées, il nous semble capital de nous rappeler deux vérités simples. Nous vivons entourés de nos frères humains et, par là même, nous sommes (co) responsables des impacts de notre pratique sur nous-même et sur le monde. A ce titre, une pratique qui construit l'humain nous semble essentielle. Il y a dans mes cours plusieurs personnes qui peuvent être amenées à agir sur le terrain de manière professionnelle (gardes du corps, pompiers, personnel hospitalier, etc.). Il convient de les doter d'outils efficaces mais aussi efficients, c'est-à-dire d'outils leur permettant d’effectuer leur travail de manière professionnelle tout en protégeant aussi leur psychisme de leur propre violence et des conséquences possibles de cette dernière.


La non violence et l'humanisation d'autrui ne sont réellement accessibles qu'à celui qui est familier avec leur opposé. Notre spectre de travail va donc de techniques définitives des militaires russes à la communication non violente de Marshall Rosenberg et à l'art d'ouvrir son cœur pour se relier consciemment à autrui. Un continuum qui continue de nous passionner au fur et à mesure de nos progrès au Cheeta Martial Arts

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